QUELQUES EXTRAITS DES LIVRES

Quelques extraits de texte

..... " Entre les « outils », les loups et les chiens, Adhémar grandira : s’armer pour se défendre, c’est la première leçon qu’il a reçue de la bouche de ceux qui lui voulaient du bien. « Construis ta vie ! Défends-toi ! » Le loup et les trois petits cochons : qui dispose des meilleurs outils pour sa survie ? Manger, être mangé, s’entre mordre comme si la loi fondamentale de la Nature était, sans états d’âme, de galimafrer sur le dos des plus faibles. Nul n’a jamais vu Adhémar rire. En cela aussi il avait quelque chose d’animal. Si chacun s’alarmait de l’entendre parler si peu, et c’était fort triste pour ceux que dévorait la curiosité, personne ne se souvenait d’avoir jamais entendu le jaillissement d’un rire de la part du garçon, un rire qui aurait traduit la spontanéité d’un sentiment, ce qui n’est pas accordé à  nos frères cantonnés dans l’animalité.

 

Octavio a accompli les rites annuels et festifs d’abord avec entrain, puis avec circonspection, enfin avec inquiétude :

          - « Bon anniversaire, Adhémar ! »

 D’abord ce fut un hochet (à la décharge d’Adhémar, ce ne fut pas lui qui le demanda), puis un meccano, la panoplie en plastique du petit bricoleur, une gamme de tourne-vis puis des clés plates, pour continuer par une série d’outils de plus en plus professionnels et performants. A six ans, ce fut la perceuse, à dix ans le poste à souder.

La famille habitait, rue « Sans chagrin », une maison de village à étage, flanquée d’un vaste garage qui avait été une remise pour le matériel agricole. Au sommet de cette grange, un large grenier auquel on accédait par un escalier à vis. C’est sans doute la raison pour laquelle l’enfant élut souvent domicile dans cet endroit non fréquenté, même s’il ne valait pas un clou du point de vue de l’esthétique. Il demanda la permission d’y ranger ses jouets – ses outils – son matériel, se chargeant d’arranger le lieu au mieux et en toute sécurité. Octavio, qui se disait conciliant mais n’était pas mécontent de souffler un peu dans la succession des bourrasques déclenchées par son rejeton, accepta et laissa carte blanche au gamin qui savait, de toute façon, formuler sa demande de façon suffisamment énergique.

A partir du moment où il put disposer à sa guise d’une tanière, Adhémar s’engagea dans une double vie : il y avait le dedans serein de l’antre et l’extérieur belliqueux des parties communes. Là, il sut vite marquer une limite en manière de frontière…et il y a des frontières que l’on ne franchit pas impunément. Comme fils d’immigré, il en savait quelque chose.

 

AUTRE EXTRAIT du même ouvrage :

           

....... " Hugo s’est endormi sans avoir assimilé complètement le témoignage d’Aboulie. Pourtant, sa nuit n’en a pas été affectée – sans doute le silence, le calme du lieu - et a été occupée par le déroulement clair d’un rêve aérien : il était debout, les pieds posés sur le gazon très dru et souple d’une pelouse sur laquelle un groupe de gens jouait au croquet (amis et parents qui avaient plaisir à être ensemble). Son attention fut attirée par un ronronnement léger qui fit lever les têtes et chercher parmi les nuages cotonneux l’origine de ce bruit. Un personnage volait, accroché sous une aile delta. Cet U.L.M. au moteur fragile décrivait de larges cercles dans le ciel en perdant doucement de  l’altitude. Les cercles étaient élégants, le bruit discret, le personnage devenait de plus en plus distinct. C’était une femme dont on voyait de mieux en mieux le chapeau de paille à fleurs, le corsage blanc à col Claudine, la robe de toile grise et les bottines noires, accoutrement qui imposait l’image d’une Mary Poppins. Elle avait les bras écartés, tendus, et ses mains retenaient les poignées de chacune des deux ailes. Elle aurait pu aussi figurer un grand oiseau ou quelque entité mythique. Elle descendait, descendait en tournoyant, droite sous son engin. Soudain elle se posa avec grâce sur le gazon, rassembla lentement ses deux bras, les ailes se replièrent et vinrent se loger dans un sac à main de cuir noir que la femme accrocha à son bras avant de se diriger d’un pas alerte vers le groupe  immobilisé. Il fut impossible à Hugo – c’est ce qu’il précisa en racontant ce rêve – de l’approcher, comme si elle figurait un mystère qui ne se dévoilait pas.

En effet, un vacarme soudain et bien réel, lui, le fit se dresser sur son lit. Adhémar l’avait installé la veille sur le canapé convertible du salon, au rez-de-chaussée de la maison, à proximité du séjour étroit, les deux pièces partageant la surface disponible avec une cuisine à l’ancienne, c’est à dire de bonne taille. Salon et séjour étaient séparés par un rideau et Hugo put identifier l’origine du bruit, sans en connaître la nature. Il lui sembla que quelque chose avait chuté sur le carrelage, s’était brisé et qu’un phénomène de résonance avait amplifié les vibrations sonores en les portant à ses oreilles. Tout de suite il entendit gronder des reproches véhéments :

  ..... "

 L'horticulture (des roses) et son délire électro-informatique, les débordements dantesques de fleurs, conduisent les voisins des Digras à des excès violents :

    - «  Voici moins de deux semaines, nous avons eu à affronter ce que certains de nos concitoyens nommaient leur « révolte ». Ce furent d’abord des groupes affairés à tailler, couper, hacher, entasser puis brûler les tiges de mes rosiers qui s’étaient malencontreusement répandus chez nos voisins. J’en conviens, cette expansion était bien malheureuse et bien mal maîtrisée. Mais ils ne s’en sont pas tenus là : c’est par dizaines qu’ils sont venus envahir notre jardin, Isidore Fleury en tête, bataillon armé de tronçonneuses, de scies, de cisailles, de bidons remplis de liquides incendiaires, le tout chargé sur tracteurs et remorques. Brandissant à nouveau l’Arrêté municipal, ils hurlaient sur l’air des lampions : « Le rosier de l’un doit s’arrêter là où commence la verveine des autres ! » J’ai bien vu qu’Isidore a rapidement engagé ses troupes dans une destruction sans merci. Isidore Fleury, l’instituteur de mon fils, celui en qui j’aurais cru pouvoir placer ma confiance, pédagogue, amoureux des fleurs. C’était lui qui hachait et taillait avec le plus de véhémence, hors de lui, vociférant contre moi des mots orduriers. On ne voyait que lui, se multipliant aux avant-postes d’un champ de bataille sur lequel il devait mûrir depuis longtemps l’envie de m’affronter.

Haine, jalousie ? La « Sournoiserie » avait changé de camp ! C’était l’abordage par un pirate borgne qui se battait pour quelque chose qui lui manquait, mais qu’est ce qui lui manquait ? Que ne pouvais-je lui donner qu’il se croyait autorisé à voler ?

Ils se sont attaqués, sans distinction, à des plants que j’avais si soigneusement sélectionnés, bouturés, marcottées, déterrant les conduits d’arrosage. Ils ont dressé des échelles, tendu des grappins, accroché des échelles de corde. Ils grimpaient dans les arbres pour trancher, élaguer, abominable Disneyland d’accrobranchés.

Ils se sont même attaqués à l’antenne-relais, tige verticale de mon rosier principal érigée au faîte du toit, au risque d’anéantir notre circulation énergétique. Capteurs, hygromètres et caméras n’ont pas survécu.

Seul contre tous, je serrais les poings et les paupières, compensant mon impuissance réelle par le défilement, dans ma tête, du film virtuel de l’éternelle épopée : je revivais les longues chevauchées des cavaliers mongols et leurs cortèges de désolations, à l’assaut des cités byzantines, les razzias des tribus du désert, groupes enturbannés de pillards au cœur des oasis, les claquements des trompettes yankees dans l’attaque surprise du camp d’un Geronimo, d’un Sitting Bull, combats des pauvres flèches contre les bâtons de tonnerre. Je me sentais Toussaint Louverture, et tout à la fois Mandrin, Moctezuma l’Inca, sous-commandant Marcos…

Le chaos, ils m’ont laissé le chaos et j’ai crié, hurlé, appelé au secours des forces opportunes, mais il n’y eut pas de réponse. Partout, ce n’étaient que longues tiges aux épines acérées, taillées, tranchées, cisaillées, arrachées, amputées, qui s’entrelaçaient en un tricotage aérien, moribondes, rosiers confus, touffus, tas et amas de branchages calcinés, coupés de leurs racines, de la sève nourricière, vouées à l’asphyxie certaine, au dessèchement rapide, bois brûlé, vapeurs suffocantes.

Aboulie s’était réfugiée avec les enfants, dès l’invasion commencée, chez des voisins compréhensifs mais peu actifs pour notre défense.

A la nuit tombante, le crime était consommé, Isidore a tenté un mot d’excuse, de réconfort, auprès d’Aboulie me semble-t-il, mais je n’ai pas écouté. Les autres sont partis peu fiers de leur exploit, conscients d’avoir livré une bataille sans grande opposition, triomphant sans gloire.